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Mariage pour tous : témoignage

Le courrier sincère et touchant qui m’a été envoyé en lien avec le Mariage pour tous. Cet homme, dont j’ai volontairement caché l’identité est vendéen, catholique et homosexuel. C’est ainsi qu’il s’est présenté.

Lettre ouverte à Mgr André Vingt-Trois

Monseigneur,

Vous avez demandé aux catholiques de France de ne pas se taire sur la loi qui se prépare à propos du mariage pour tous, d’oser investir le champ publique et de ne pas se laisser intimider par une vision trop stricte de la laïcité. Vous les avez même encouragés à interpeller leurs représentants politiques, à écrire à leur député. Cela m’amène à vous écrire la présente lettre. Reprenant à mon compte vos recommandations, je vous adresse la réflexion que suscitent en moi les débats autour de cette question et la tournure qu’ils prennent dans la communauté catholique, à la veille d’une manifestation que vous avez largement encouragée. Je vous écris comme à mon évêque, quoi de plus naturel pour un laïc impliqué dans sa foi et investi avec les croyants.

Car je suis catholique. Et aussi homosexuel. Catholique et homosexuel. Irrémédiablement l’un et indéfectiblement l’autre, sans y pouvoir, pour l’un comme pour l’autre, grand chose. Je ne me définis ni par l’un ni par l’autre, qui sont à mettre sur des plans totalement distincts, et pourtant en affichant l’un et l’autre ces temps-ci, je me trouve à une drôle de place. Jugez-en plutôt et tentez, si vous le pouvez, de vous y installer un court moment, pour sentir le tiraillement que je sens entre des camps qui se tirent dessus à vue, au milieu de ce qui ressemblera bientôt à un champ de ruines, où la question de l’humain, qui est en cause, sert en fait de dépouille expiatoire.

Catholique, je le suis avant tout par ma famille, mes parents qui m’ont transmis une foi exigeante et enracinée. J’ai confirmé mon baptême et j’ai grandi en fréquentant assidûment l’aumônerie publique à Versailles, qui m’a donné le sens de la liberté et de la responsabilité. J’ai passé 9 ans dans un service d’Eglise, la Délégation Catholique pour la Coopération, où j’ai goûté, par les rencontres et le travail, à la puissance de l’Évangile quand il est mis en acte au service du Peuple de Dieu répandu sur la Terre. Aujourd’hui membre d’une communauté ecclésiale de base depuis 5 ans et militant au sein de la Conférence Catholique des Baptisés Francophones, je me sens pleinement membre de l’Église.

Homosexuel, oui vraiment je peux le dire aujourd’hui. Après des combats intérieurs, des luttes pour s’affirmer à la fois différent et semblable, parvenir à être cela et autre chose aussi, pour soi et pour les autres. À près de 40 ans, je peux l’afficher sans crainte et avec tranquillité, je peux le vivre sans adhérer au folklore des représentations sociales ni au cortège de promesses lugubres qui émaillent cette vie réputée hors-normes: Méfiance, honte, angoisse d’être rejeté, renoncements. C’est qu’il en faut du temps pour devenir soi-même, digne de la condition humaine. Je suis en couple depuis 5 ans, pacsé et j’aspire à avoir des enfants et même à leur transmettre des valeurs.

Monseigneur, je m’adresse à vous car je suis triste. Que des débats de société amènent à des combats âpres, voire violents, je le conçois et me dis qu’après tout c’est le jeu de la démocratie. Mais de voir les catholiques qui s’expriment se ranger avec une unanimité de petits soldats sous la bannière de la défense de la famille et de l’humanité, d’entendre tous les jours les responsables ecclésiaux jouer aux politiciens du Parti de Dieu, de supporter les voix criardes des plus extrémistes manier l’anathème, l’insulte et la haine, sans que jamais une seule voix autorisée fasse un rappel à l’ordre explicite, cela me désole et me ravage l’âme. Mon âme de catholique qui pensait n’avoir comme exigence que celle de la vérité ultime, toujours devant nous, insaisissable. Mon âme d’homosexuel, qui a la drôle d’impression d’endosser tout ce qui semble ne pas aller dans ce bas-monde. Vous avez parlé de débat. Vous n’avez cessé d’invoquer la nécessité d’un débat. Avez-vous vu beaucoup d’endroits où l’on ait vraiment débattu dans l’Église, parmi les catholiques? Et comment le faire avec des gens qui, bien souvent, remâchent les mêmes arguments en boucle sans jamais chercher à en interroger le bien-fondé, sans même songer à se laisser bousculer dans de fausses évidences? S’il est difficile de débattre de sujets qui touchent aux ressorts mêmes de ce qui nous fait humains en société, il est douloureux de le faire avec des chrétiens pour qui la Parole de Dieu n’est plus qu’une machine de guère au service d’une idée fixe.

Enfin quoi, Monseigneur, vous pensez réellement que la possibilité offerte à deux hommes ou à deux femmes d’accéder à la conjugalité légale, pour qu’ils puissent se porter assistance mutuelle, se faciliter la vie de couple et se projeter dans l’avenir, pouvoir partir à l’étranger ensemble, sécuriser la situation d’enfants déjà nés et s’inscrire sur une liste d’attente de plusieurs années pour adopter, vous pensez donc réellement, en votre âme et conscience, que cette possibilité qui sera saisie par quelques dizaines de milliers de couple au plus puisse faire vaciller les fondements de notre société? Je vous tiens pour un homme intelligent et je gage que vous ne le croyez pas véritablement. Vous avez l’habitude de semer des catastrophes sans jamais prendre la peine d’en faire la récolte. Vous jugiez le Pacs «inutile et dangereux» il y a 13 ans, vous le trouvez aujourd’hui idéal. Vous trouviez les homosexuels infantiles, vous les trouvez à présent plus que respectables (pour autant qu’ils ne soient pas militants). Vous prédisez des effets négatifs sur la société et les familles, sans jamais évoquer les pays où la mesure a été adoptée. Par ailleurs, vous vous dites préoccupé par les brouillage des genres, les innovations dans la filiation, le désordre symbolique. Eh bien de cela discutons! Il vous faudra supporter la contradiction et accepter l’idée que cela fasse controverses dans les champs des sciences humaines concernées. Il me semble en outre que ce sont des thèmes qui sont déjà mobilisés par des dispositions légales antérieures, qui accompagnent des évolutions sociétales, mais sans voir un rapport simple et direct avec la loi qui doit être votée. Vous semblez faire comme si cette loi créait des problèmes alors qu‘elle est faite pour en résoudre. Ces inconséquences ne sont pas d’un homme de bonne foi.

Aussi, je me demande si vous êtes dans cette histoire le Pasteur qui rappelle la Loi, ou si vous faites seulement de la politique. Non pas dans le champ national, mais auprès de Rome, parce que le Vatican n’a pas trouvé d’autre remède à la sécularisation des sociétés occidentales que de se rabattre sur une Église de «purs». J’avoue que j’envie parfois votre belle assurance pour nous dire les desseins de Dieu. Moi, j’ai opté pour le Christ, qui accompagne nos doutes, et nous permet de nous relever de nos échecs et de nos hontes, pour arriver à mieux vivre ensemble, ce Christ qui ne nous laisse pas tranquille, car Il nous demande d’aller toujours plus avant, et de Le précéder sur l’autre rive, celle du monde. Je reste à jamais un impur, mêlé au péché, compromis avec mes frères et mes soeurs humains, devant puiser à la source de Celui qui nous aime inconditionnellement. Peut-être que, baptisés dans la même Église, Monseigneur, nous ne partageons tout simplement pas la même foi? Je préférerai quant à moi toujours le Très-Bas au Très-Haut, et ne comprendrai jamais le Père que par le Fils incarné dans le monde. Puisse l’Esprit qui souffle rassembler bientôt la famille des croyants et la famille humaine dans une fraternité qui cherche à relever les défis des temps qui changent sans utiliser des boucs-émissaires. Cela, du moins, nous rapprocherait tous du Royaume.

Dimanche, Monseigneur, pendant la manifestation, en regardant sur les écrans les centaines de milliers de personnes qui défileront dans Paris, portant des slogans aussi consensuels que sans rapport avec la loi, je me demanderai pourquoi l’Église, qui a toléré en son son corps un antisémitisme foncier pendant 2000 ans, se jette avec autant de légèreté dans une homophobie d’autant plus subtile qu’elle se se pare de masques, d’autant plus redoutable qu’elle se cache à elle-même. En me souvenant de Léopold Sédar Senghor, je tenterai de voir dans cette foule des frères et des soeurs qui se trompent de colère.

Dimanche, Monseigneur, je prierai aussi pour les quelques milliers d’enfants et d’adolescents qui sont homosexuels et qui ne le savent pas encore, qui défileront dans les rues, emmenés par leurs parents, sûrs de les garder avec eux dans une forme familiale traditionnelle qui doit faire leur bonheur, en les faisant pour une après-midi les objets des désirs des adultes. Je prierai pour eux, en souhaitant qu’ils trouvent un chemin de libération et de bonheur, quelle que soit l’issue des débats en cours, quelle que soit leur famille.

En union de prière,

Auteur: Sylviane Bulteau

Députée Conseillère départementale de la Vendée

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